Un caprice, on sait tous ce que c’est.
Qu’on soit enfant, ado, adulte ou senior, faut qu’on se leurre pas, on en fait tout le temps.
J’en fais pas souvent, mais quand ça me prend, c’est à n’importe quel prix.
En l’occurrence, celui de mon premier téléphone portable, assorti de son forfait.
« M’enfin mais t’es à la maison!
-Et si je sors faire les courses et que je crève et que personne ne passe et que personne ne sait où je suis et qu’on m’oublie sur le bord de la route et qu’on me retrouve violée, désarticulée, nue, face contre terre dans un fossé, tellement dévorée par les sangliers et les vautours que tu auras peine à identifier ma dépouille, ON FAIT COMMENT?
-J’irai faire les courses. »
Le lendemain de cette âpre négociation, je déballais mon coffret.

Ola ! Que tal?
Je ne me souviens plus du montant, que ce soit celui du téléphone comme du forfait, mais parfaitement que j’allais devoir forcément rogner sur les couches, le lait, les clopes, les fringues, l’eau, l’électricité, le gazoil, le chauffage et la bouffe.
Nous étions en 1996, l’Interné venait de naître.
J’ai passé la soirée à ne pas oser le toucher, mon OLA, avec son forfait de chez Itineris.
Le Conjugué a passé la sienne à tenter de m’expliquer toues les fonctions, se moquer de sa couleur et de comparer mes options avec les siennes, avant de me rassurer sur le fait que le but du jeu, avec un téléphone portable, c’était de s’en servir hors de la maison et que c’était bien plus pratique de le faire en le sortant de sa boîte.
Ce que j’ai fait dès le lendemain.
Toute la journée, je l’ai allumé, éteint, et entre les deux, je n’ai su que vérifier si je n’avais pas reçu de messages.
« Tu sais que tant que tu n’auras pas donné ton numéro à quelqu’un il risque pas de t’appeler ni de te laisser un message. »
Alors j’ai passé mon premier appel.
« Devine d’où je t’appelle? »
La semaine suivante, j’ai trouvé le truc tellement révolutionnaire que j’ai décidé de résilier notre abonnement au téléphone fixe.
Désormais, nous étions une famille nomade et celui qui voulait nous joindre n’avait qu’à emprunter auprès de sa banque, ou bien nous laisser un message, que nous le rappellerions dès notre… qu’on capterait, quoi.
Car oui, en 1996, pour trouver du réseau, fallait partir en treck, en plein centre-ville, là où tout le monde se retrouvait pour appeler, rappeler ou se faire appeler.
Les familles ont trouvé ça assez rigolo dans un premier temps, puis les messages sur le répondeur sont devenus moins plaisants.
« BIEN SÛR on peut pas vous joindre, BIEN SÛR VOUS N’ÊTES PAS CHEZ VOUS OU AILLEURS ET BIEN SÛR VOUS NE LIREZ PAS VOS MESSAGES PUISQUE Y A JAMAIS DE RÉSEAU. »
De notre côté, trembler à chaque fois que nos appels duraient plus de 28 secondes, au-delà desquelles on était susceptibles de devoir vendre la maison pour payer le forfait, ça nous a rapidement lassés.
Quant à faire nos crâneurs en sortant nos mobiles bien en évidence sur la table du restaurant ou en pleine rue, même sanction, quand tout le monde fait pareil, on se sent tout de suite moins marginal.
OLA a donc dit ADIOS moins de 3 mois après son déballage.
Bien sûr, depuis, j’ai eu dans les mains d’autres joujoux, plus chers, plus avantageux, plus performants, moins gourmands, moins encombrants et moins contraignants, jusqu’à Désiré, qui m’accompagne partout, bien sage, déchargé, au fond du sac, là où je ne le trouve jamais.
Mais OLA a marqué ma vie.
Ma vie de nomade.

