Tout à l’heure, j’ai eu le bonheur d’être parmi les premiers à lire ce magnifique billet de Dominique Resch, un des blogueurs invités du tout nouveau bébé des pure-players de l’Internet, le HuffingtonPost.
Bien sûr, je n’ai pas vécu le bonheur et à la fois le danger de la classe unique.
Bonheur d’être pris en charge, encadré au maximum, et instruit à la fois par les grands, l’instituteur et ayant hâte, à mon tour, d’apprendre aux « petits » du CP et de devenir le « grand du CM2.
Danger de me perdre ensuite dans l’univers géant, vertigineux et brutal du collège, sans la petite salle de classe, les petits copains, les grands protecteurs et tous ces petits rien qui font de l’école un grand tout.
Mais je me souviens pourtant avec bonheur de mon CM2, qui a eu le pouvoir d’effacer un CE1, un CE2 et un CM2 de brimades, de coups bas et de mal-être.
Et je le dois principalement à l’instituteur.
Un vieux briscard, catalan jusqu’au bout de l’accent.
Plutôt petit, plutôt trapu, il portait toujours une casquette de feutre bleu marine qu’il ne quittait qu’en entrant dans SA classe. Car oui, c’était SA classe. Avec toujours chaque chose à SA place. Et nous devions rester à la nôtre.
Le crâne dégarni par des années de grammaire, de conjugaison, de calcul mental et de punitions. Les punitions, qu’il distribuait au moindre chuchotement. « Toi là, prends une feuille et copie le livre de lecture des deux côtés sans fautes. »
Une paire de lunettes larges, à la monture aussi fine que sa capacité à avoir les yeux dans le dos, quand il écrivait au tableau les problèmes de nos pires cauchemars, ces fameux trains qui se croisent quand les baignoires fuient et que nous nous noyions dans un verre d’eau.
C’est qu’il avait depuis des années, la lourde tache de faire de nous des 6èmes irréprochables. Le collège devait savoir qu’on venait de SA classe. Alors on ne devait pas le décevoir.
Les leçons succédaient aux devoirs qui préparaient les contrôles, qui annonçaient les cahiers violets, qu’on rapportait aux parents aux vacances scolaires.
Les moyennes, nos moyennes, qu’on devait calculer nous-mêmes, tout comme les recettes des fameux autocollants à 5 francs qu’on devait vendre aux parents.
Les tours de terrain, dont on devait calculer la distance en fonction de nos performances, en cours de gymnastique alors qu’ayant troqué sa casquette contre un bonnet en laine, le sifflet entre les dents, il nous observait sur le bord de la piste.
Les minutes passées à nous enguirlander, qu’on devait convertir en heures à la fin de l’année.
Les disputes qu’on devait conjuguer à tous les temps, quand on se faisait prendre en train de se chamailler. Sinon, on avait droit à 10 pages d’exercices dans le Bled.
Les poésies apprises par coeur, qu’on pouvait réciter assis si on avait été sages, debout, sur l’estrade devant tout le monde si on l’avait moins été.
Les leçons d’histoire, enseignées à moitié en catalan, à moitié en français, pour que ce soit moins rébarbatif et mieux assimilé.
Et ces petites remarques, que probablement aujourd’hui, il n’aurait plus le droit d’adresser à aucun de ses élèves, mais que nous jouions à nous répéter dans la cour.
« Allez, fais-moi la passe, espèce de plat de nouilles trop cuites! »
« Pas trop vite le matin, doucement le soir hein… »
« Ebé, t’es une belle axurite* toi! »
« Tu vas prendre un calbot* si tu continues. »
On peut dire qu’il nous en a fait baver.
En revanche, je ne pense pas avoir connu d’homme de savoir aussi droit dans ses bottes que lui.
« Les devoirs, j’en donne pas. Vous lisez et c’est tout. Moi, en vacances, je me repose, alors vous aussi. »
« Je te mets pas 20. Pas parce que c’est pas parfait, mais parce que l’an prochain, tu pleureras si t’as que 19. »
« T’as pas compris? Viens au bureau avec ta chaise, je vais te parler doucement. »
Jamais il ne félicitait un élève devant toute la classe, pour ne pas le transformer en tête de turc.
Jamais il ne rechignait, en revanche, à en encourager un, méritant, dans les appréciations du cahier de classe.
« Vaut mieux un abruti qui veut toucher la lune plutôt qu’un érudit qui se pose dessus. »
De lui, j’ai appris le respect, la politesse et l’amour du travail appliqué.
De lui, j’ai tiré de bonnes leçons, et oublié les mauvaises.
De lui, j’ai hérité une certaine idée du bonheur d’être un enfant.
Un grand de CM2 qui allait se retrouver à nouveau petit, en 6ème et allait alors devoir puiser dans ses réserves tout ce qu’il lui avait appris.
Je n’ai jamais su son prénom.
Pour moi, c’était toujours Maître.
J’espère qu’aujourd’hui, c’est toujours un grand Monsieur.
*axurite : pas futée
*calbot : claque



