Nous les filles, quand on en est à l’âge où on doit répondre aux taties au menton poilu qu’est-ce qu’on va faire quand on sera grandes, on a le choix:
- maîtresse (mais on dit pas de quoi ni de qui)
- coiffeuse (hommes, dames, chiens)
- marchande (de biens, bien entendu)
- secrétaire (celle qui garde les secrets, LA BLAGUE)
Bon, y a des rares qui auraient voulu être vétérinaire, chirurgienne ou prof de maths. On les pardonne.
Et pis y a des garçons qui voulaient d’entrée de jeu en imposer, en rêvant d’être ingénieur chimiste.
Je n’ai rien inventé de bien nouveau.
Petite, à cet âge-là, j’habitais dans le bureau de papa.
Un logement de fonction octogonal, dont le toit était une immense verrière, inondant cette drôle de tour à 3 niveaux de la lumière balnéaire, permettant aux misères en pots de se permettre leurs cascades vertigineuses donnant au tout un aspect de jungle méditerranéenne domptée par la gentille concierge qui a longtemps été notre nounou, à mes sœurs et moi.
Une terrasse qui a été mon aire de jeu favorite, puis l’appartement anciennement une enfilade de bureaux, et enfin le hall d’entrée avec l’accueil et le secrétariat.
Je me souviens, quand papa n’était pas là, j’attendais qu’il ferme son bureau à clé, puis le guettais d’une des fenêtres jusqu’à ce que sa voiture disparaisse le long du port.
« JE VEUX PAS TE VOIR TRAÎNER DANS LES BUREAUX, COMPRIS? »
Je savais alors que j’avais du temps devant moi.
Alors je descendais les marches carrelées, ou glissais sur la rampe lisse et me dirigeais vers le bureau des secrétaires, complices.
Elles m’attendaient plus ou moins.
Elles savaient ce qui me plaisait dans leur antre.
Il y a d’abord eu la machine à écrire avec le tas de papier de carbone pour faire des copies, les rouleaux noir et rouge.
Puis le fameux rouleau qu’on plaçait par-dessus pour effacer les coquilles.
J’aimais cet univers administratif. Ces bureaux modernes qui tranchaient avec les vieux casiers en métal gris dans lesquels des dossiers, des archives, des fournitures et quelques babioles prenaient la poussière.
J’aimais ces téléphones juchés sur des manches télescopiques qui tournaient d’un bureau à l’autre et qui sonnaient sans arrêt, donnant le tournis et résonnant dans tous les bureaux et services.
J’aimais la pause café du matin, l’apéro de midi et la torpeur de l’après-midi.
Quelques temps après, on a enfin connu l’avènement de la machine électronique à traitement de texte, je me souviens que je n’avais pas le droit d’y toucher. Pourtant, je trouvais magique que le texte s’inscrive sur un petit écran à 12 caractères juste au-dessous de la ligne de frappe, avant qu’il ne se pique sur le papier. Les touches étaient amorties, et visiblement, les secrétaires appréciaient ce silence relatif.
J’avais tout de même le droit de taper.
J’avais même, à un moment donné, mon espace personnel. Une table, une chaise, une vieille machine et un tas de feuilles. On m’installait dans ce petit coin en retrait de la clientèle, et on me laissait faire. Quel bonheur d’entendre ce petit bruit mécanique! Quel bonheur d’écrire des phrases, à mon rythme, en m’appliquant, puis soudain de vouloir faire comme les secrétaires et taper tout et n’importe quoi, jusqu’à emmêler les tiges métalliques des lettres, et forcer les filles à venir démonter le capot de la bête en me grondant d’un sourire.
Je crois que j’étais la pause de ces filles, dont j’admirais les tenues coquettes, le maquillage toujours parfait, le sourire sans failles et ces potins dont j’ignorais l’importance tant que la futilité.
Sans doute aurais-je pu être l’espion de papa?
Papa qu’on guettait souvent derrière la fenêtre et dès qu’il arrivait, j’étais sommée de remonter à l’appartement, pendant que mes complices effaçaient toute trace de mon passage, vidant la poubelle pleine de mes forfaits épistolaires, remettant la ramette de papier dans le placard et recouvrant la vielle bécane de sa bâche en plastique.
Je savais qu’il savait, tout le monde savait qu’il savait mais je crois bien que ce petit jeu amusait tout le monde.
J’ai grandi de secrétaires en intérimaires, de remplacements en démissions, dans ce milieu assez féminin, et j’ai même reçu une promotion, celle de dicter la météo du jour au journal local, selon les codes dictés. L’accès au Minitel ne m’a jamais été officiellement autorisé, mais…
Lorsque nous avons quitté précipitamment les lieux, je me souviens m’être juré de devenir secrétaire quand je serai grande.
J’ai d’ailleurs il y a quelques années tenté de passer un Bac Pro secrétariat-comptabilité.
Hélas, je ne maîtrise à peu près bien que les lettres et le Plan comptable a toujours été mon ennemi.
J’ai donc échoué lamentablement.
Aujourd’hui, si on m’avait dit que quand je serai grande, j’aurai ma machine à écrire pour moi toute seule, et qu’elle s’appellerait ordinateur, je ne l’aurais jamais cru.
Parce que j’imaginais qu’il fallait être grande, belle, bien habillée, sentir bon et avoir toujours le rouge à lèvre assorti avec les talons hauts.


