Entre lui et moi, aujourd’hui, on peut parler d’une course d’endurance.
Et ça tombe bien, au collège, j’étais super forte en endurance.
Je me souviens d’un contrôle, on devait faire autant de tours que possible en 20 minutes.
Le cours de sport était avant celui de Grec après la récréation du matin.
J’avais le ventre creux, l’angoisse d’un contrôle de conjugaison que j’avais pas forcément bien révisé la veille.
Alors j’ai commencé tout doux, ai cherché mon rythme, entre tous les temps de cette langue morte et deux souffles.
Et puis j’ai oublié l’ovale rouge du stade, les lignes blanches, les copines qui s’arrêtent et vomissent dans l’herbe, les garçons qui me passent devant en touriste et le sifflet de la prof qui annonce tant de tours.
Soudain, à moins d’un tour de la fin des 20 minutes, un pic à gauche, un coup de poignard à droite et le trou à la 3ème personne du pluriel de l’aoriste.
Les points de côté paralysants et démoralisants.
Je suis sur le point de m’arrêter, d’abandonner, d’échouer alors que je suis capable d’achever ma mission et de remplir le contrat.
Et puis je sens un souffle régulier se rapprocher et frôler mon épaule alors que j’ai un genou à terre et que la nausée cogne au fond de ma gorge.
Et la course se ralentir dans le gravier fin, à ma hauteur.
Et une main que je connais bien prendre la mienne, tout doucement, pour me laisser le temps de l’accepter.
Et ces yeux bleus et ces boucles brunes collées au front par l’effort.
« Allez, relève-toi, sans toi, je la finis pas cette course. »
Elle s’appelait Vanessa.
Main dans la main, on a fini ensemble.
Elle en conjuguant son Latin, moi mon Grec.
On a fini écarlates, ruinées de fatigue, mais on a fini la course.
Et on a eu 20.
En sport, en Grec et en Latin.
« Ebé les deux là, vous avez fait un super binôme! »
Et à chaque fois que je trébuche, que la peur d’échouer me paralyse, que la routine m’essouffle, ou qu’au contraire, l’enthousiasme emballe mon cœur, je sens encore son souffle, ses pas, sa main et ses yeux.
Ceux du Conjugué qui me relève et m’aide à continuer, à aller au bout. Et sa main dans la mienne, ses pas réglés sur les miens, nos deux souffles en canon, on va jusqu’au bout de nous. Il m’aide à me relever, je l’aide à suivre mon rythme.
Et quand on franchit toujours tous les deux la ligne d’arrivée, je me dis qu’on forme encore lui et moi un super tandem.
Vanessa Paradis Tandem par moriganne


