Entre l’aspirateur et le nettoyeur vapeur, je suis venue prendre le pouls de la Toile, alors que tout le monde est soit au ski, soit au bord de la mer.
(je range mes boules, elles m’empêchent d’écrire)
Le billet de Juju m’envoie à nouveau dans mes plus jeunes années.
Non, encore plus jeunes.
Baissez le curseur de la frise chronologique.
Encore.
Voilà, j’ai 5 ans, merci.
J’atterris dans cette classe de maternelle, en grande section alors que je suis en avance de six mois sur les anniversaires de tous les autres.
Je ne connais personne, on vient de déménager et l’année est déjà bien entamée.
Peu importe je n’aurai pas plus d’amis ici que là-bas.
La maîtresse me présente doucement, puis me désigne une chaise vide à une table ovale où sont déjà assis et bras croisés quatre de mes futurs ex-camarades.
Je les imite et j’attends.
J’ignore ce que j’attends, mais je suis sage et disciplinée, ma conduite étant d’une part dictée par le mimétisme et le regard noir et fermé de la maîtresse d’autre part.
Elle nous fait alors nous lever, après ce que j’imagine être une minute de silence en l’hommage au seul enfant qui a osé bavarder un jour à ce moment-là?
Nous sommes priés de nous asseoir en rond sur un tapis, et pendant qu’elle nous raconte une quelconque histoire d’une princesse fade au bois humide, une petite dame avec un gros tablier bleu s’affaire autour de nos tables.
Il n’est pourtant pas midi mais j’entends au loin le bruit familier de maman qui met la table, mais juste les verres.
Effectivement, lorsque la princesse tombe enceinte de son septième rejeton pendant que le prince chasse le chevreuil en galante compagnie, nous trouvons un verre devant nos places.
Nous avons toujours les bras croisés et ne pipons mot.
Je ne comprends toujours d’ailleurs pas encore le principe de ce rite peu familier.
La maîtresse est toujours là, debout devant son bureau, la bouche cousue de ses rides.
La petite dame qui avait disparu à la fin de l’histoire, nous revient avec un panier rempli de briques de lait UHT demi-écrémé.
Une à une, elle les ouvre et verse le lait dans les verres jusqu’au trait gravé.
Mais personne ne touche à son breuvage, je comprends qu’on doit attendre que tout le monde soit servi avant de bouger.
Ce qui est le cas quelques minutes plus tard, alors que la maîtresse nous donne le signal que la buvette est ouverte en frappant deux fois dans ses mains.
Tout le monde avale d’un trait son demi-verre de lait.
Sauf moi.
Je n’aime pas le lait froid et seul.
Mais un regard suffit à mon cerveau pour déclencher le signal à mon estomac et je bois d’un trait ce qui me ferait vomir d’habitude.
Elle nous laisse enfin nous détendre, esquissant elle-même un sourire, toujours en guise de signal qu’on pouvait nous aussi relâcher la pression et chacun rit de l’autre et de sa petite moustache de vieux pépé.
Là, enfin, sa main nous indique que nous pouvons nous lever et aller à la récréation.
Montez le curseur jusqu’à aujourd’hui.
Merci, j’ai à nouveau trente-sept ans.
Elle s’appelait Madame Cazeau.
J’espère qu’elle est toujours vivante et qu’elle continue à faire boire du lait dans des verres à trait à ses élèves.
Je n’aime toujours pas le lait seul et froid.
Mais j’ai toujours de l’affection pour Maîtresse.






