J’ai collé mon nez à la fenêtre.
Comme il y a 34 ans, il a fait une trace de buée sur la vitre, à quelques dizaines de centimètres près.
Comme il y a 34 ans, quand ma sœur aînée avait le droit de sortir jouer en bas de la tour, avec tous les copains pendant que maman pensait que je faisais la sieste.
Je baisse les yeux, me mets sur la pointe des pieds pour tenter de voir plus loin.
Mais personne en bas de la tour.
Personne ni aucun bruit.
L’endroit est mort.
Avant de prendre congé, je demande à la dame.
« Laisser sortir les enfants? Mais vous avez perdu la tête! Même mes petits-enfants ne viennent plus, parce que ma fille leur interdit de descendre jouer dehors quand ils viennent. Et moi, j’ai rien dans l’appartement pour les occuper, mes petits.
-Et vous?
-Oh moi… Je sors le matin pour le pain et le journal, mais ça fait des années que je croise plus personne, ils sont tous partis, les grands comme les petits. Je n’ai plus de voisins, les derniers sont au rez-de-chaussée.
-Quand j’étais plus petite, on sortait tout le temps jouer en bas de la tour, on était nombreux, du matin au soir, y avait toujours un grand pour nous surveiller, envoyé par les mamans.
-Ma fille, je le sais, je t’ai gardée dans ma tête et dans mon cœur, comme tous ces petits qui couraient, chantaient, pleuraient et riaient sous nos fenêtres. »
Je l’ai alors reconnue, dans ses larmes de joie de me revoir.
Elle, c’était une des maman de la tour d’à côté, qui me gardait quand l’école n’était pas ouverte.
Elle avait déménagé et pris notre appartement, après que la tour d’à côté a été désertée.
Elle, c’était une des mamans qui nous surveillait, de sa fenêtre du rez-de-chaussée.
Elle, c’était un peu la concierge, l’infirmière, le juge de paix de nos disputes d’enfants.
Elle, c’est aujourd’hui 34 ans plus tard une femme qui a le même âge que ma mère, mais que la lente mort de la cité a abîmée à petit feu.
Alors j’ai remis mon nez contre cette fenêtre, il a fait une trace de buée sur la vitre, à quelques dizaines de centimètres près.
Et je les ai revus, les copains qui jouaient dans la cour du bas de la tour.
Et je les ai revus, les grands que les parents avaient chargés de la surveillance des petits, fumer dans le hall.
Et je l’ai revue, à sa fenêtre, à nous parler, nous sourire, nous crier dessus ou nous appeler pour goûter ses gâteaux aux miel.
« Je mourrai avec la cité. »
Un peu de vie, un peu de rêve dans ce jeu d’écriture n°5 auquel je participe avec plaisir, pour le blog à 1000 mains.










